‘Dark Was The Night’ sonde notre côté obscur

Avant de nous intéresser aux deux concerts, intitulés ‘Dark Was The Night’, qu’interprètera l’ensemble de solistes berlinois ‘Kaleidoscop’ les 19 et 20 mars dans le cadre du ‘Klarafestival’, un petit détour par la Suisse s’impose. Plus précisément par le ‘Museum für Gestaltung’ de Zürich où fut organisée, en 1998, une exposition baptisée ‘Dialog im Dunkeln’ (‘Dialogue dans l’obscurité’), destinée à faire découvrir aux voyants le monde de la cécité. Engagés pour servir de guides aux visiteurs, le pasteur aveugle Jürg Spielmann et le psychologue malvoyant Stephan Zappa émirent l’idée d’ouvrir un restaurant où l’on mangerait dans l’obscurité. Un an et demi plus tard naissait ‘Blinkeduh’, le tout premier restaurant ‘à l’aveugle’ au monde. Le succès fut immédiat et se répandit comme une traînée de poudre à travers le monde, de New York à Moscou, en passant par Paris et Amsterdam. Des établissements similaires furent inaugurés un peu partout : ‘Unsicht-Bar’ à Cologne en 2001 et à Hambourg en 2006, ‘Nocti Vagus’ à Berlin en 2002, ‘Dans le noir’ à Paris et à Londres en 2004, etc.

Manger dans le noir total permet avant tout de stimuler l’odorat, le goût, l’ouïe et le toucher, tout en appréhendant l’environnement sans le voir. Le repas prend alors une dimension supplémentaire. D’ailleurs, la teneur des plats n’est généralement dévoilée qu’à l’issue du repas.


Allongés dans le noir


L’ensemble de solistes berlinois ‘Kaleidoscop’ est réputé pour ses concerts pour le moins originaux : mélange de styles, d’univers sonores et de langages musicaux propices à une expérience inoubliable. Au programme durant le ‘Klarafestival’ : un mélange de Bauer, Britten, Haydn, Janácek, Lachenmann, Prokofjev, Raute, Ravel, Reger et José Maria Sánchez-Verdú. Un programme éclectique qui demeure néanmoins accessible, sous-titré ‘déconseillé aux personnes qui ont peur du noir’. Cet avertissement est à prendre au pied de la lettre. Durant les concerts organisés à Bruxelles au ‘Bronks’ (théâtre pour la jeunesse), le public sera allongé sur des lits dans une obscurité totale. Il faut en outre accepter que les musiciens se déplacent constamment pendant le spectacle. Dans ces conditions, il est extrêmement difficile, voire impossible, de se concentrer sur un aspect instrumental en particulier. L’ensemble ‘Kaleidoscop’ vous fera vivre une expérience unique et découvrir la musique dans ce qu’elle a de plus pur.


Un programme ténébreux


Commençons par une citation du chanteur américain Tom Waits : “J’aime qu’une jolie mélodie me raconte des histoires terrifiantes”. Le programme concocté par l’ensemble ‘Kaleidoscop’ est un condensé de tragédie, d’adversité, d’infortune et de noirceur. Au spectateur de savoir où trouver ce qu’il cherche. Prenons le compositeur tchèque Leoš Janácek. A l’âge de vingt-sept ans, il épouse Zdenka Schultzová, de onze ans sa cadette mais, très vite, le mariage bat de l’aile. Les deux enfants nés de cette union disparaissent prématurément, ce qui n’est pas fait pour améliorer les relations au sein du couple. L’échec de sa vie de famille se ressent dans des œuvres d’une profonde tristesse, voire d’une noirceur extrême. A l’âge de soixante-deux ans, victime d’une ‘crise de la quarantaine’ tardive, il s’amourache de Kamila Stösslová qui restera sa muse jusqu’à sa mort en 1928. Dès sa rencontre avec Kamila en 1916, le pessimisme de ses compositions fait place à la légèreté.


Plus tragique encore ? Alors qu’il était enfant de chœur, le célèbre compositeur autrichien Joseph Haydn échappa de justesse à la castration grâce à l’intervention inopinée de son père. Quelques années plus tard, Joseph était censé entrer dans les ordres. Heureusement, la raison fut, une fois encore, plus forte que la foi.


Que dire du compositeur français Maurice Ravel ? En 1933, le génial compositeur du ‘Boléro’ est atteint d’une maladie neurologique dégénérative accompagnée de troubles de l’écriture, de la parole et de la motricité, l’empêchant de composer. Le 19 décembre 1937, après une intervention chirurgicale désespérée, il sombre dans le coma et s’éteint le 28 décembre, à l’âge de 62 ans.


Quant au compositeur russe Sergueï Prokofiev, qui composa sa première œuvre à l’âge de cinq ans, il connut une fin plus étonnante encore. Il mourut le 5 mars 1953, une heure environ avant… Joseph Staline. Le peuple déferla en masse sur la Place Rouge à Moscou afin de rendre un dernier hommage au ‘petit père des peuples’. Prokofiev habitait à proximité de la Place Rouge et sa famille dut attendre trois jours avant de pouvoir accompagner la dépouille au cimetière. Une quarantaine de personnes à peine assistèrent en toute discrétion aux funérailles de celui qui est considéré par d’aucuns comme l’un des plus grands compositeurs du vingtième siècle. Afin de ne pas faire de l’ombre au décès de Staline, le journal la ‘Pravda’ mettra six jours avant d’annoncer le décès de Prokofiev.


Lecture de ‘chiottes’


La vie du compositeur allemand Max Reger fut courte, mais très intense. Il entretenait avec la critique une relation d’amour-haine dont eut particulièrement à pâtir un certain Rudolph Louis, il y a un peu plus d’un siècle. Après que Louis eut, pour la énième fois, éreinté une œuvre de Reger, ce dernier lui adressa un billet assassin : “Je suis assis dans la plus petite pièce de la maison. Votre critique est devant moi. Dans un instant, elle sera derrière moi.” Connu pour son penchant pour la dive bouteille, Reger dut affronter, à l’âge de 41 ans, la pire sanction qui puisse être infligée à un Allemand imbu de virilité : son médecin lui interdit de consommer la moindre goutte de bière. Une mise au régime sec avant la lettre que le compositeur eut bien du mal à avaler. A peine deux ans plus tard, le 11 mai 1916 précisément, il succomba à une crise cardiaque.


Un petit dernier pour la route. En 1937, le compositeur britannique Benjamin Britten fit la connaissance du ténor Peter Pears. Ce qui débuta par une amitié strictement platonique évolua, au fil du temps, vers sur une relation amoureuse passionnelle. En 1953, Britten fut menacé d’emprisonnement au prétexte qu’il entretenait une liaison illégale et que son habitation n’était pourvue que d’un seul lit. Plus tard, il avoua que lui et son amant avaient eu l’intention de contracter un mariage fictif, avant de renoncer à leur projet.
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