La 'Passion selon Saint Jean' : ferveur et émotion

Quel étrange personnage que ce Jean Sébastien Bach ! Considéré aujourd'hui comme l'un des maîtres de la musique baroque, il n'a pas toujours été l'objet des mêmes égards. Ses contemporains le voyaient plutôt comme un organiste tyrannique, buté et arriviste, capable à l'occasion de composer une œuvre certes charmante, mais hors du temps. Adepte de la dive bouteille, grand amateur de cigares et doté d'un solide appétit, il possédait en outre une libido débridée, même si l'on se réfère aux mœurs du dix-huitième siècle. De ses deux mariages naquirent vingt enfants : sept avec sa première femme et treize avec la seconde. Si les allocations familiales avaient existé, il n'aurait pas été obligé, comme ce fut souvent le cas, de se vendre au plus offrant. C'est précisément dans ce contexte que Bach a composé la 'Passion selon Saint Jean', une ode fervente à la Passion du Christ telle que décrite dans l'Evangile selon Jean. A la fois logique et difficilement conciliable. La suite est édifiante !

Si, en 1703, l'inspection du travail avait investi la cour de Weimar, nous n'aurions probablement jamais entendu parler de Bach. Il figurait en effet dans le registre du personnel en qualité de simple laquais, alors qu'il était en réalité un des plus proches collaborateurs de l'organiste en chef Johann Effler. Cinq ans plus tard, le destin lui offrit la chance de se produire devant le duc Guillaume-Ernest de Saxe-Weimar. Alors qu'il devait inaugurer un nouvel orgue, Johann Effler tomba malade et demanda à son élève de le remplacer au pied levé. Littéralement ébloui par la virtuosité de Bach, le duc lui offrit une bourse conséquente et le fit entrer à la cour. Cet apport d'argent frais n'était pas de refus, d'autant que le premier enfant du couple formé par Jean Sébastien et sa cousine Maria Barbara était annoncé. Et oui, même en 1708, la layette, les biberons et les langes avaient un prix ! Après neuf années de bons et loyaux services à la cour de Weimar, Bach laissa entendre qu'il envisageait de tenter sa chance dans une principauté voisine. Au lieu d'obtenir ce que l'on appellerait aujourd'hui un 'parachute doré', il fut mis aux arrêts par un Guillaume-Ernest fou de rage. Un mois après son incarcération, très précisément le 2 décembre 1717, il fut autorisé à quitter le duché avec armes et bagages.

En un tour de main

Engagé comme maître de chapelle par le prince Léopold d'Anhalt-Köthen, il occupa ce poste jusqu'en 1723. C'est alors qu'intervint une coupe dans les frais de personnel dont, vous vous en doutez, Bach fut une des premières victimes. En quête d'un nouvel employeur encore plus riche et plus influent, Bach s'installa définitivement à Leipzig en 1723. Troisième choix derrière Telemann et Graupner, Bach ne manqua pas de faire entendre sa voix. C'est à Leipzig qu'il composa la majorité de ses œuvres sacrées, alors qu'il était cantor à l'église Saint-Thomas. Parmi celles-ci figure, notamment, la célèbre 'Passion selon Saint Jean', laquelle sera présentée le 31 mars au Bozar par le chœur et l'orchestre du Collegium Vocale Gent, sous la direction de Philippe Herreweghe.

Il n'existe pas de version unique de cette 'Passion', dont la première mouture fut composée en 1724 en à peine six semaines, durant le Carême. La première exécution eut lieu le 7 avril 1724, jour du Vendredi Saint. Trois autres versions successives de l'œuvre ont été identifiées, ce qui porte le total à quatre, Bach ayant disparu avant d'avoir pu achever la cinquième.

Musique à la gloire de Dieu

Profondément pieux, Bach s'inspira largement de la traduction littérale de l'Evangile selon Jean par Martin Luther. Un choix pertinent car, sur le plan du contenu, l'Evangile selon Jean diffère énormément de l'Evangile selon Marc, Luc et Matthieu. L'Evangile selon Jean est généralement considéré comme le livre le plus profond, le plus vivant et le plus spirituel de la Bible. Plus de la moitié de son contenu est consacré aux événements de la vie du Christ et aux paroles qu'il a prononcées pendant ses derniers jours. Fervent luthérien, Bach considérait que le but de la musique ne devait être que la gloire de Dieu, d'où les quelques libertés qu'il se permit par rapport à la 'Passion selon Saint Jean'. Dans l'Evangile selon Jean, il n'a jamais été question de Pierre se mettant à pleurer en se souvenant de la parole de Jésus (''Avant que le coq chante deux fois, tu m'auras renié trois fois'' – Evangile selon Marc). L'Evangile selon Jean ne fait pas davantage allusion aux rochers qui se fendirent à la mort du Christ (Evangile selon Matthieu).

X-Factor évangélique

Bach éprouvait-il une prédilection pour Jean ? Rien ne permet de l'affirmer. Il a en effet composé une passion pour chaque évangéliste. Ecrite plusieurs années après la 'Passion selon Saint Jean', la 'Passion selon Saint Matthieu' est probablement la plus célèbre. Quant à la 'Passion selon Saint Luc', son authenticité est contestée. Pour les 'fans' du compositeur, elle fait partie intégrante de son œuvre, tandis que pour ses détracteurs, il ne s'agirait que d'un vulgaire plagiat. Au dix-huitième siècle, les droits d'auteur et les royalties n'existaient pas encore et le plagiat était considéré plus comme un hommage rendu au compositeur original qu'une atteinte à la propriété intellectuelle. Donc, pourquoi s'en priver ? Quant à la 'Passion selon Saint Marc', nous sommes en plein imbroglio. La partition autographe a été perdue. L'analyse tend à prouver qu'il s'agit d'une parodie musicale d'une autre partition de Bach, intitulée 'Trauer Ode'. Le livret semble également indiquer que certains chœurs ont été utilisés dans l'Oratorio de Noël. A partir de ces éléments, plusieurs tentatives de reconstruction ont été entreprises. S'il vous arrive de découvrir, au fond d'un grenier, un parchemin friable signé Jean Sébastien Bach et daté de 1730-1731, conservez-le précieusement : il s'agit d'un inestimable trésor !

Revenons un instant à la 'Passion selon Saint Jean'. Au Bozar, lorsque vous aurez entendu les dernières paroles de l'œuvre (“Herr Jesu Christ, erhöre mich, Ich will dich preisen ewiglich” – “Seigneur Jésus Christ, écoute-moi, je veux te louer à jamais''), essayez de refouler vos émotions et évitez d'applaudir. Ne craignez pas d'être offensant, bien au contraire. Depuis la toute première représentation de la 'Passion selon Saint Jean', c'est une marque de respect de ne pas applaudir aux souffrances et au sacrifice subis par le Christ pour le salut de nos âmes. Un public silencieux et révérencieux, voilà le plus bel hommage qui peut être rendu à Philippe Herreweghe, au Collegium Vocale Gent et à … Jean Sébastien Bach.

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