Ricercar Consort: une cantate de Bach en hommage à une grande dame

Il y a quelques semaines, à l’occasion de la présentation au Bozar de la ‘Passion selon Saint-Jean’, nous avons abordé certains aspects de la vie de Jean-Sébastien Bach. Le 21 avril, grâce au chef liégeois Philippe Pierlot et à son ‘Ricercar Consort’, le maître incontesté de la musique baroque revient au Bozar avec une messe courte intitulée ‘Missa brevis n° 2’, ainsi qu’une cantate baptisée ‘Lass, Fürstin, lass noch einen Strahl’.

Une fois n’est pas coutume, nous commencerons par la fin, à savoir la cantate “Lass, Fürstin, lass noch einen Strahl”, offerte par le Cantor de Leipzig à la mémoire de la princesse Christiane Eberhardine de Brandebourg-Bayreuth, duchesse de Saxe et reine de Pologne, disparue le 5 septembre 1727. Ainsi que nous l’avons vu précédemment, Bach ne dédaignait pas la controverse. Une fois encore, il a fait honneur à sa sulfureuse réputation.

Gottlieb le rancunier

Christiane Eberhardine était l’épouse de Frédéric-Auguste Ier de Saxe, dit ‘le Fort’, un surnom bien mérité. Le monarque accumulait les titres nobiliaires, d’Electeur de Saxe à Roi de Pologne, en passant par Grand-duc de Lituanie. Que Bach se trouvât dans les bonnes grâces de la Cour n’est pas dû au hasard. Même si la famille était en partie catholique romaine et en partie luthérienne, ce qui n’était pas l’association religieuse la plus évidente au dix-huitième siècle. Ceci n’était manifestement pas un problème pour le très opportuniste compositeur, alléché par l’appât du gain.
Une personne cependant prit ombrage de la présence de Bach. Il s’agit de Gottlieb Görner, le directeur musical de l’université de Leipzig et l’organiste responsable de la musique cérémonielle à l’église Saint-Paul. Ce dernier avait eu vent de la réputation de Bach et craignait l’influence funeste du Maître de Chapelle de l’église Saint-Thomas. Lors du décès de la princesse Christiane Eberhardine, une ode funèbre fut commandée à Bach, ce qui entraîna un grave contentieux avec Görner, lequel considérait que ce travail aurait dû lui incomber. Malgré les protestations de Görner, Bach reçut carte blanche pour composer la cantate “Lass, Fürstin, lass noch einen Strahl”. Désavoué, Görner ne put qu’assister au triomphe de Bach, tout en ruminant sa rancœur.

Gottsched qui ?

A sa mort, la très populaire Christiane Eberhardine fut honorée comme elle le méritait. On mit à la disposition de Bach le chœur de l’église Saint-Paul, ainsi que divers solistes et tous les instruments requis (clavecin, violes de gambe, flûtes, luths et hautbois). Les privilégiés qui, le 17 octobre 1727, assistèrent à la création de la cantate, eurent droit à une œuvre divisée schématiquement en deux parties. Dans un premier temps, Bach abordait le thème de la mort, suivi d’un poème commémoratif rédigé par le philosophe Johann Christoph Gottsched. La seconde partie de la cantate, assortie d’une musique beaucoup plus légère, était une ode à la vie. Sans changer une syllabe au poème de Gottsched, Bach prit néanmoins d’énormes libertés avec le découpage du texte afin que celui-ci s’harmonisât parfaitement avec la musique.

La représentation se déroula telle que Bach l’avait planifiée, à savoir devant un parterre de représentants de la noblesse et de hauts dignitaires de tout rang, originaires de Leipzig et d’ailleurs. Bach n’aurait pu rêver meilleur retentissement, même si le ton de la commémoration n’était pas particulièrement celui de la prospection. A posteriori, Bach ne put se résoudre à renoncer à sa cantate ‘Lass, Fürstin, lass noch einen Strahl’ - ou, ainsi qu’il la nommait lui-même, ‘Tombeau de Sa Majesté la Reine de Pologne’ -, vouée par son statut d’œuvre de circonstance à ne jamais être rejouée. Il en réutilisa tous les chœurs et les arias pour composer sa ‘Passion selon Saint Marc’, dont la partition est malheureusement perdue.

Fascination liturgique

Avec sa ‘Missa brevis’, d’une durée approximative de vingt minutes, Bach nous immerge dans une atmosphère résolument liturgique. Mais ne vous méprenez pas sur le terme. Une ‘Missa brevis’ traditionnelle désigne l’adaptation musicale de l’ordinaire de la messe de manière raccourcie par rapport à la totalité du service liturgique (comprenant le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus, le Benedictus et l’Agnus Dei). Dans la tradition luthérienne chère à Bach, une messe brève comporte uniquement un Kyrie et un Gloria, par opposition à la ‘Missa tota’.
La ‘Missa brevis’ programmée le 21 avril fait partie d’un ensemble de quatre messes composées en 1738 et 1739 à la demande du comte Franz Anton von Sporck. Bach était à l’époque Cantor et Directeur de la Musique, responsable de l’organisation musicale des deux églises principales de la ville de Leipzig (Saint-Thomas et Saint-Nicolas Maître).
Deux théories justifient la raison pour laquelle Bach a composé cette ‘Missa brevis’ à un âge aussi avancé. La première prétend que, durant les dernières années qu’il passa à Leipzig’, le maître ressentait la pression d’autres villes se considérant également comme des pôles d’attraction musicaux. Avec sa ‘Missa brevis’, Bach souhaitait doter Leipzig de l’aura de ville musicale révolutionnaire. A l’opposé, certains contemporains de Bach le considéraient comme une espèce de ‘fossile musical’ tout juste bon à ressusciter des techniques surannées.
Pour ce qui nous concerne, nous serions plutôt enclins à adhérer à la seconde théorie : Bach le pragmatique aurait composé sa ‘Missa brevis’ aux seules fins d’entrer dans les bonnes grâces de la cour catholique de Dresde. A l’époque, la capitale de la Saxe possédait une attractive chapelle palatine, à laquelle était liée une non moins attractive fonction de Cantor. Grâce à son caractère servile et courtisan, Jean-Sébastien Bachs fut nommé, en 1736, ‘Compositeur officiel de la Cour de Pologne et de Saxe’. Le 21 avril, venez découvrir par vous-même les armes de séduction utilisées par Bach pour s’attirer les faveurs de la Cour de Dresde.

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