West Side Story, l’histoire d’un amour impossible

Les 9 et 10 mars, le chef d’orchestre britannique Wayne Marshall et le Brussels Philarmonic interpréteront en direct au Bozar la bande originale de la célèbre comédie musicale « West Side Story », tandis qu’une version remasterisée du film sera projetée en arrière-plan. Pendant cette expérience live, le public fera un saut dans le temps pour revenir en 1961, l’année où « West Side Story » rafla pas moins de 10 Oscars sur ses 11 nominations. Une aubaine pour les nostalgiques, même si notre voyage musical commence quelques siècles auparavant, au seizième siècle londonien.

 

En effet, « West Side Story » fait immédiatement penser à la pièce de théâtre « Roméo et Juliette » de William Shakespeare, bien qu’il convienne de noter par souci de vérité que Will s’était lui aussi inspiré de ses contemporains Arthur Brooke et William Painter, qui avaient tous deux esquissé une version rudimentaire de l’histoire désormais cultissime. Heureusement, Brooke n’a pas vécu assez longtemps pour savoir que Shakespeare avait carrément plagié sa pièce « The Tragical History of Romeus and Juliet » : en effet, Brooke est mort en 1563, soit un an avant la naissance de Shakespeare. Toutefois, il faut laisser au barde britannique le dynamisme qu’il a insufflé à l’histoire en y ajoutant une intrigue supplémentaire et de nouveaux personnages. Les Londoniens critiques ont adoré à l’époque, comme près de quatre siècles plus tard.

 

Un succès instantané

 

En 1957, « West Side Story » fit ses débuts à Broadway. Tout le monde y décèla directement les similitudes avec « Roméo et Juliette », que ce soit dans l’amour interdit et l’animosité ou dans les personnages. La seule différence résidait dans le fait que Roméo s’appelle Tony et Julia répond au doux nom de Maria. Les Montaigu et les Capulet sont devenus les Jets, des Américains d’origine polonaise et les Sharks, des latinos. Cette comédie musicale a été au bas mot un grand succès et a été jouée 732 fois avant la tournée. La version européenne a fait mieux à partir de 1958, puisque le rideau n’est définitivement tombé qu’en 1961 après 1039 représentations. Par la suite, le grand public n’est pas resté longtemps sur sa faim, puisque la comédie musicale « West Side Story » est sortie dans les salles de cinéma en octobre 1961.

L’un des principaux atouts du film : la musique quasi intemporelle de Leonard Bernstein, qui ne correspondait toutefois pas à l’approche hollywoodienne caractéristique du duo de réalisateurs Jerome Robbins et Robert Wise, sans parler des ingérences de United Artists. Pour commencer, Sid Ramin et Irwin Kostal ont dû adapter la musique de Bernstein pour qu’elle corresponde mieux au film. United Artists a aussi vu grand : alors que la version de Broadway se contentait de trente musiciens, UA en a fait intervenir trois fois plus. D’après les termes pourtant diplomatiques de Bernstein, les six saxophones, les huit trompettes et les cinq pianos sont « peu subtils » et « exagérés ».

 

Autocensure

 

« West Side Story », tel qu’il sera présenté les 9 et 10 mars au Bozar, a failli ne pas exister sous cette forme. Tout d’abord, le premier titre de la pièce était « East Side Story » et Tony et Maria étaient respectivement de confession catholique et juive. Dans un premier temps, le réalisateur Robert Wise avait pensé à Elvis Presley pour interpréter le rôle de Tony, au lieu de Richard Beymer. Elvis a gentiment décliné sa proposition, d’après les mauvaises langues parce qu’il ne voulait pas revoir le regard sensuel de son ex Natalie Wood. Cette dernière étant elle-même un second choix, puisque c’est Audrey Hepburn qui devait interpréter Maria. Mais elle avait refusé le rôle parce qu’elle était enceinte. Afin d’amadouer le public américain trop sensible (et le puissant comité de censure), Robbins et Wise ont modifié le texte original « sperm to worm » par « birth to earth », pour des raisons puritaines évidentes. Le texte de la chanson « America » a également subi une métamorphose radicale, essentiellement pour ne pas piquer au vif la population latino croissante des États-Unis. Idem pour « Gee Officer Krupke », dont les auteurs se sont vus confier la lourde tâche de supprimer tous les mots prohibés. À juste titre d’ailleurs, car si les « fuck », « shit », « son of a bitch » et « bastard » de la version originale de Broadway avaient été conservés, le film n’aurait probablement jamais quitté la Californie.

 

Du play-back pour les initiés

 

En écoutant Wayne Marshall et le Brussels Philarmonic, vous devez savoir que c’est un film hiérarchisé qui sera projeté en arrière-plan, surtout en ce qui concerne les parties chantées des acteurs principaux. Natalie Wood, qui interprète Maria, avait par exemple enregistré ses parties chantées au préalable, qu’elle interprétait en play-back pendant le tournage. Cependant, la voix que vous entendez dans le film est celle de la chanteuse Marni Nixon, car elle correspondait mieux à l’ambiance du film selon les responsables musicaux Saul Chaplin et Johnny Green. Il faut attendre « Somewhere », à la mort de Tony, pour entendre Natalie Wood. Mais ce n’est pas tout : Marni Nixon a dû rechanter certains titres après le tournage pour synchroniser la musique avec les mouvements de lèvres de Natalie Wood. En résumé, vous voyez la version doublée d’une comédie musicale en play-back. Vous suivez ? Pas étonnant qu’il ait fallu six mois pour le tournage et... sept pour le montage sonore qui a suivi.

 
 
 
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